Nous avons parfois l’impression que la finance a été inventée récemment. Pourtant, nous allons voir dans cet article que les origines de la finance sont concomitantes avec l’origine des civilisations humaines. Certaines techniques, qui peuvent paraître modernes, sont arrivées très tôt dans l’histoire de l’homme.

Les livres sur l’histoire de la finance

J’ai particulièrement aimé trois livres sur la finance. Ils ont des approches assez différentes et tout à fait complémentaires. Ils ne sont en revanche disponibles qu’en anglais. Ils sont aussi très denses, il vaut donc mieux être passionné de finance et/ou d’histoire.

Dans cet article j’extrais quelques éléments qui me paraissent particulièrement intéressants.

L’argent change tout

Money changes everything (l’argent change tout), est sorti en 2017. L’auteur est William N. Goetzmann, professeur de finance à la célèbre université de Yale aux États-Unis. C’est un pavé de plus de 500 pages qui retrace l’histoire de la finance depuis son origine. Le livre est dense, mais il est égayé par quelques illustrations vraiment très intéressantes, et il est surtout absolument passionnant.

Il est difficile de synthétiser la pensée de Goetzman en quelques lignes. Pour lui, la finance est constituée de quatre éléments :

  • La réallocation de la valeur économique dans le temps. À titre d’exemple tout à fait simple, l’épargne est de la consommation différée ! Les prêts à la consommation sont aussi à classer dans cette catégorie.
  • La réallocation du risque. On peut se référer au concept d’assurance.
  • La réallocation du capital. La bourse permet d’investir du capital dans des projets productifs (en tout cas, lors de leur introduction en bourse).
  • Le développement de l’accès à ces réallocations et l’enrichissement de leur complexité. 

La gestion du risque

Against the god – the remarkable story of risk (Vaincre Dieu, l’étonnante histoire du risque), a été écrit par Peter Bernstein. Il est sorti en 1998. Mais le fait d’être sorti il y a plus de vingt ans n’est pas un problème lorsqu’il s’agit de raconter l’histoire du risque. Le livre démarre plus tard que l’ouvrage précédent. En effet, selon l’auteur les risques n’ont commencé à être vraiment compris, qu’à partir de la renaissance, au moment où l’on a commencé à pouvoir remettre en cause la fatalité divine. Cependant, l’auteur donne quelques informations étonnantes sur la gestion du risque avant la renaissance.

Les causes de la prospérité

The birth of the plenty – How the prosperity of the modern world was created (La naissance de l’abondance : comment la prospérité du monde moderne a été créée) a été écrit par William Bernstein, un de mes auteurs préférés dans le monde de la finance. Le livre raconte ce qui fait que les nations riches se sont développées : en particulier, le droit de propriété, la raison et l’accès au capital. Il s’agit plus d’un livre d’économie que de finance. Cependant, les parties sur le capital sont vraiment en lien avec le sujet financier. Les autres sujets sont réellement dignes d’intérêt, mais moins directement liés à la finance.

La finance dans le croissant fertile

La fin du troc

La finance a commencé avec le développement des premières villes. Les villes n’auraient pas pu être créées sans la finance et vice-versa. Il faut dire que si l’on est un agriculteur qui vient vendre ses denrées en ville, et faire différents achats sur le marché, il devient très difficile d’utiliser le troc.

Regardons un aspect purement pratique : avec le troc il faut établir un taux de change entre toutes les denrées (une poule = 6 œufs = 2 lances = 1 pantalon, etc.), ce qui multiplie les prix à l’infini. Avec la monnaie, nous ne rencontrons plus ce problème : un prix par marchandise.

Ainsi, il a fallu développer le concept d’argent, à la fois sous forme de monnaie d’échange et sous forme de compte. D’ailleurs, l’écriture n’a pas été inventée en premier pour écrire des poèmes, mais pour faire de la comptabilité ! Dès cette époque la richesse n’était pas uniquement matérielle, elle pouvait être “seulement” enregistrée dans une comptabilité. Il suffit que quelqu’un de confiance écrive sur une tablette que vous possédez cet argent … ou que vous devez cet argent. Il est aussi préférable de trouver des moyens pour que cette comptabilité ne soit pas falsifiable ! Ce qui a été le cas.

Au temps de l’économie sumérienne, au IVe millénaire av. J.-C., le temple avait vocation à redistribuer les denrées (entre la ville et la campagne). Ils utilisaient pour cela des tablettes et l’écriture cunéiforme.

Le premier business plan

La photo d’en tête de cet article, représente le premier business plan dont on ait connaissance. Il date de -2100 ! Il décrit la croissance d’un troupeau de vaches sur 10 ans, ainsi que la quantité de lait et de fromage que l’on peut en tirer. La croissance est exponentielle. Et on arrive à la fin à une somme en argent.

Ce n’est pas parfait, les bêtes ne meurent jamais, par exemple. Cependant, c’est tout de même très impressionnant pour quelque chose qui a été fait il y a aussi longtemps.

Le graphique ci-dessous montre le fonctionnement de manière simplifiée.

Business Plan
Un business plan

Dès cette époque les agriculteurs devaient s’organiser jusqu’à la prochaine récolte, savoir combien ils pouvaient consommer, épargner ou planter. Il en va de même pour les éleveurs.

Ils connaissaient déjà la valeur économique du temps.

Le financement des marchands

L’échange des idées et marchandises entre des territoires distants est un élément clé du développement des civilisations. Avec quel argent affréter un bateau dont le voyage va durer des mois ?

Les archéologues ont retrouvé des traces de financement de ces expéditions. Plusieurs personnes pouvaient financer une seule expédition. Fait étonnant, la contribution n’était pas un prêt. Les investisseurs étaient des “actionnaires”. Les gains étaient répartis entre les actionnaires et illimités, ce qui n’est pas le cas lorsque l’on investit en obligations. De plus, les pertes étaient limitées à l’investissement.

Ces informations de Goetzman m’ont vraiment étonné. En effet, on lit souvent que l’investissement en actions à responsabilité limitée a été inventé par les Romains, puis qu’il est tombé dans l’oubli jusqu’à la renaissance ! Elle n’a pris son essor qu’au moment de la révolution industrielle. En fait, cela s’est passé beaucoup plus tôt. 

D’ailleurs, la technologie financière de l’époque va encore plus loin : il était possible à de petits investisseurs de placer des sommes modestes (un ou deux bracelets). On pouvait même diversifier ses placements en plaçant dans diverses expéditions. Goetzman va même jusqu’à dire que cela s’apparentait à l’investissement dans un fonds mutuel, si contemporain.

C’est très étonnant, car l’investissement dans une part de société est nettement plus complexe à mettre en place qu’un prêt, en raison de l’asymétrie d’information. Lorsque l’on doit se partager les profits entre les actionnaires, le gérant a une bien meilleure connaissance de l’entreprise que les autres actionnaires, et peut cacher des choses. Depuis, nous avons inventé les experts-comptables et les auditeurs …  et ce n’est toujours pas parfait.

Les taux d’intérêt

En Mésopotamie, selon William Bernstein, les taux d’intérêt sur les céréales étaient de 33% et de 20% sur l’argent (source : le code Hammurabi). Il faut dire que certains Rois annulaient les dettes de temps à autre, ce qui inquiétait les prêteurs. Déjà à cette époque, on savait qu’effacer des dettes n’était pas bon pour les taux d’intérêt … 

La maîtrise du temps

Selon Goetzman la technologie financière a non seulement permis la mise en place de contrats financiers (emprunt, prêts, contrats à termes …), mais aussi la façon dont les gens pensaient. Par exemple, la technologie financière a profondément modifié la relation au temps. La finance concerne principalement le futur, et donc le temps. Lorsque l’on calcule des intérêts composés, il faut pouvoir maîtriser et enregistrer le temps.

La finance grecque

Un des enjeux pour Athènes (et pour Rome) était de s’assurer du transport des céréales vers le centre. Il fallait motiver les agriculteurs de contrées lointaines à produire pour faire de l’exportation, des marins à transporter cette marchandise, les détenteurs de capital à financer ces bateaux qui pouvaient souvent couler, etc. Les techniques financières ont très largement aidé.

Le financement des expéditions

Le financement des longs voyages des marchands se faisait au travers de prêts. Mais l’emprunteur n’avait pas à rembourser le prêt si son bateau coulait ! C’était donc un prêt avec une assurance, tout-en-un. Comme le souligne P. Berstein, cette assurance répondait à des besoins pratiques. Il était plus simple d’inclure une prime d’assurance forfaitaire plutôt que d’avoir à mener une enquête à chaque prêt, pour savoir quel bien on pouvait saisir en cas de défaut du marchand (s’il coulait). Quand on manque d’information, il faut trouver une autre solution !

Aussi, c’est le prêteur qui encourait les risques. Cela peut paraître étonnant, mais il faut noter que les financeurs diversifiaient grandement leurs investissements. Le trafic maritime sur la Mère Noire était très significatif. En revanche, les marchands ne pouvaient pas réellement diversifier.

De plus, on parle de prêts à des taux de 20% à 30% ! Le taux dépendait de la date de départ dans l’année, car la météo était très différente, ainsi que de l’état de guerre ou non.

La technique financière était déjà avancée. Il y avait même un collatéral (une garantie) au prêt. Si quelque chose arrivait au bateau et que l’on pouvait récupérer des marchandises, elles appartenaient au prêteur.

L’invention des banques

Le terme grec (ancien et moderne) pour “banque” est Trapeza. À l’époque athénienne, cela correspondait, non pas à un bâtiment, mais plutôt à un modeste meuble en argile avec des lignes gravées et des espaces permettant de compter de l’argent et faire des calculs financiers. Les grecs ont inventé le concept de boulier (abaque) plutôt que les chinois.

Ces banques athéniennes prenaient des dépôts et faisaient des prêts. C’est la définition d’une banque. Les prêts pouvaient être des prêts à la consommation ou des prêts productifs.

Ces banques étaient transmises de génération en génération, à des esclaves affranchis.

La culture financière des Grecs anciens

Naturellement, lorsqu’il y a des contrats, il y a aussi des conflits. Comment savoir si un marchand n’a pas fait semblant de couler son bateau pour ne pas avoir à rembourser son prêt ?

Un jury populaire arbitrait les conflits. Il fallait pouvoir donner des avis sur des contrats financiers assez complexes.

La culture financière des Athéniens était excellente. D’ailleurs, n’hésitez pas à tester votre culture financière grâce à ce quiz.

Une méconnaissance des probabilités

Peter Bernstein souligne que les Grecs avaient peu développé la connaissance des probabilités. Il faut dire que leur système de numérotation ne les aidait pas à faire des calculs de manière aisée. De plus, la philosophie grecque n’est pas encline à penser sous forme de probabilité. Ce qui était vrai devait pouvoir être prouvé. Cela limitait leur connaissance du risque, un aspect très important de la finance.

La finance romaine

La finance romaine était tellement développée que certains chercheurs considèrent que l’on n’a pas dépassé ce niveau de développement jusqu’à l’ère industrielle.

Tout comme pour Athènes, il s’agissait de faire venir de la nourriture des bordures de l’empire, vers le centre. Il fallait aussi inciter à ce que ce transfert de marchandise se passe au mieux.

Une hiérarchie des pouvoirs en fonction du niveau de richesse

Pour être membre du sénat, l’organe de direction, il fallait avoir une fortune de minimum 250 000 deniers. Et si sa fortune passait en dessous de ce seuil, le sénateur était destitué ! Pour pouvoir être éligible, il fallait être de la classe des praticiens (la classe la plus haute) ou des chevaliers. Il fallait un minimum de 100 000 deniers pour pouvoir être chevalier.

Les sénateurs n’avaient pas le droit de posséder des navires marchands. L’objectif était de limiter les risques de conflits d’intérêts. Un sénateur était censé gagner de l’argent grâce à ses terres, et aux ventes en local. Au final, les sénateurs devaient être riches et n’avaient pas accès aux activités les plus lucratives !

Ils pouvaient tout de même faire des prêts aux marchands.

Les entreprises à responsabilité limitée

La responsabilité limitée est le fait de ne pas pouvoir perdre plus que son investissement. Le concept d’investissement à responsabilité limitée est considéré comme étant particulièrement crucial au développement de la société. Comment les Romains ont-il fait ?

La première pierre a été posée en décrétant que les maîtres n’étaient pas responsables des actions réalisées en autonomie par les esclaves. Les Romains ont donc créé des entreprises dont la gestion était déléguée à des esclaves ! C’est ce que l’on appelle le peculium. En général, les Romains diversifiaient leurs investissements dans plusieurs peculia. L’esclave avait tout intérêt à faire fructifier cet investissement, il pouvait y gagner sa liberté.

Le peculium n’était pas parfait. En effet, les créditeurs des co investisseurs pouvaient saisir les biens de l’entreprise, pour récupérer leurs droits sur un partenaire investisseur qui ferait défaut. D’ailleurs, le défaut de remboursement, même d’une petite dette, pouvait engendrer la saisie de l’ensemble du patrimoine. On risquait aussi l’emprisonnement (en Grèce c’était l’esclavage !). On n’investissait donc que seul ou avec des gens très proches. Et cela limitait grandement les choses.

Dans le cas de la société à responsabilité limitée moderne, les créditeurs d’un associé peuvent saisir leurs actions, mais ne peuvent pas saisir les biens de la société dont l’associé est actionnaire. À la suite des guerres puniques, Rome a créé les societas publicanorum. Des membres de la classe des chevaliers dirigeaient ces sociétés publiques. Les nombreux actionnaires, pouvaient échanger leurs parts au temple de Castor sur le forum romain. Ces sociétés géraient des contrats gouvernementaux, par exemple, pour la collecte des taxes ou la maintenance des monuments. Tous les citoyens pouvaient facilement participer à l’aventure. Ici, on a une personne morale bien distincte des investisseurs. Elles étaient notamment protégées contre les créditeurs des différents associés.

La finance chinoise

Un État qui n’emprunte pas

La finance chinoise s’est développée de manière assez différente de la finance méditerranéenne. À titre d’exemple, les obligations d’État se sont développées assez tôt en méditerranée. En revanche, en Chine l’État était pourvoyeur de financement jusqu’au XIXe siècle !

Le fait que l’État puisse emprunter est un élément important de développement d’une société. En effet, cela permet aux investisseurs de transférer leur richesse vers un futur incertain.

L’invention de la monnaie papier

La Chine a commencé à appuyer sa monnaie sur les coquillages. Il n’y avait pas de relation entre la valeur monétaire du coquillage et sa valeur intrinsèque. En Mésopotamie, la monnaie était fondée sur l’argent, un métal avec une valeur intrinsèque. Les pièces de monnaie sont apparues quasiment simultanément (entre le VIIe et le Ve siècle av. J.-C.) en Méditerranée, en Chine et en Inde.

À l’époque de la dynastie Tang (entre le IIe et le Xe siècle), les marchands pouvaient déposer leur argent à un bout du territoire et le récupérer à l’autre bout du territoire grâce à un jeu d’écriture. Cela permettait de limiter les risques de vol pendant le trajet !

Un peu plus tard sous la dynastie Song, la Chine a inventé le billet de banque ! La province du Sichuan utilisait une monnaie constituée de fer. L’Etat avait interdit l’utilisation de la monnaie en cuivre alors que c’était la monnaie du reste de la Chine. Le pouvoir central avait peur que cette précieuse monnaie en cuivre ne s’échappe vers les pays ennemis si proches (le Tibet, par exemple).

En 993 les rebelles s’emparent des mines de fer et les ferment. Impossible de produire de la monnaie. Les marchands inventent alors la monnaie papier. Quelques années après l’État a repris la main sur la création de cette monnaie papier. Les premiers billets étaient probablement imprimés avec un espace vide pour pouvoir inscrire le montant, un peu comme sur un chèque.

La monnaie imprimée s’est progressivement répandue dans le reste de la Chine … et dans le monde entier.

Conclusion

Cet article n’a pas pour objectif de résumer les trois livres que j’ai cités en début d’article. J’ai picoré au gré de mes envies, pour vous relater des éléments intéressants. N’hésitez pas à lire ces livres.

À mon sens, ce qu’il faut retenir, c’est que la finance, et même certaines de ses complexités, n’est pas née avec le capitalisme moderne. On s’interroge parfois sur l’intérêt de la finance. Cependant, il faut comprendre que le développement même des civilisations humaines s’est faîte grâce à la finance.

Je vous souhaite le meilleur pour votre épargne … et surtout pour tout le reste.